Octobre rose en démocratie dans le rouge
(Aquarelle par Sarah Leïla Roux, ig : @sarahleirart, lespetitesaquarelles.fr)
Octobre rose, tel est le nom donné au mouvement annuel mondial de sensibilisation et de collecte de fonds en faveur de la lutte contre le cancer du sein se déroulant au mois d’octobre. Cependant, ce mois automnal fut surtout marqué par des péripéties politiciennes auxquelles les citoyens de notre chère 5e République (qui a fêté ce 4 octobre ses 67 ans d’âge, NDLR) ne prêtent finalement guère attention.
C’est le constat qui ressort de l’étude publiée récemment par Ipsos : « Fractures françaises ». Ainsi,
neuf Français sur dix jugent que la France est en déclin. Ils apparaissent même très pessimistes sur l'avenir du
pays : un tiers des sondés pense que les choses sont irréversibles et que la situation ne s'améliorera jamais.
Acteurs potentiels de ce changement ou de cette stagnation, les partis politiques restent massivement rejetés,
avec à peine 10 % de confiance (-4 points par rapport à 2024), un étiage jamais constaté depuis 2019. Les
institutions et les dirigeants politiques ne sont pas plus épargnés par la hausse de la défiance chez les
Français, laquelle était déjà à des niveaux très élevés. Une défiance qui révèle un rejet croissant des Français
envers tout l'écosystème politique, illustré par la « confiance » envers la présidence de la République qui tombe
à son niveau le plus bas : 22 %, soit une chute de 22 points depuis l'élection présidentielle de 2017.
Le chaos politique et institutionnel engendré par la dissolution de l’Assemblée nationale en ce soir du 9 juin
2024 a largement contribué à ce désenchantement. Le parlement divisé, fracturé en trois blocs minoritaires (NFP,
centre-droit et RN-UDR) ne peut, en l’état actuel, résoudre cette crise (élucubrations des partis politiques
obligent…) et alimente l’antiparlementarisme, poison des démocraties libérales.
Ainsi, les gouvernements tombent, « changent » sans rien changer à leur composition antérieure, valsent depuis
plus d’un an et demi. En cet espace-temps, aucune réelle mesure ou réforme durable n’a été prise, pas même le
suffrage proportionnel (méthode d’élection adoptée à l’étranger telle que l’Allemagne mais surtout lors des
élections européennes) pourtant ardemment promu par François Bayrou ex-Premier ministre.
Un cap semble toutefois avoir été franchi ce mois-ci avec le record historique - triste record ! - du
gouvernement le plus rapide de l’histoire olympique républicaine ! En effet, Sébastien Lecornu restera dans
l’histoire comme l’éphémère chef de son (1er) gouvernement éponyme long de… 14 heures !
Une question s’impose alors : la volonté de changement exprimée aux dernières élections législatives par deux tiers
des suffrages envers l’opposition présidentielle sera-t-elle respectée par le pouvoir exécutif, c’est-à-dire
le « Roi en son château » Emmanuel Macron ?
Accouplée au souhait de retour aux urnes (43 % des français souhaitent une nouvelle dissolution de l'Assemblée
et 58 % appellent à une démission d'Emmanuel Macron) la situation pourrait-elle engendrer une réaction du monarque
présidentiel ?
Que nenni ! Malgré ces « péripéties », Sébastien Lecornu s’est vu reconduit à Matignon par Emmanuel Macron.
Une alternance politique existait-elle en nommant un Premier ministre issu des rangs du NFP ou du RN ? Elle est
apparue trop risquée… Une dissolution pour une nouvelle législature probablement moins fracturée ? Inenvisageable…
Une démission personnelle - pourtant réclamée y compris dans les rangs centristes – afin de débloquer cette
situation inextricable ? Nous avons plus de chance d’assister, d’ici la fin de la décennie, à une victoire
française à Roland-Garros que de voir cela.
« Démocratie dans le rouge », la République française l’est bel et bien : que ce soit politiquement du fait de son
délabrement mais surtout financièrement eu égard à l’explosion de la dette depuis le passage à Bercy du
« Mozart de la finance », M. Bruno Le Maire (revenu en France de Suisse pendant… 14 h lors du gouvernement
Lecornu Ier).
Cependant, les comptes publics à découvert ne semblent guère émouvoir les électeurs-citoyens : que ce soit les
3 500 Mds d’euros de dette publique (soit plus que le PIB annuel français) ou le déficit public français estimé en
2024 à 170 Mds d’euros, un record européen en la matière. Faute de scrutin à se mettre sous la dent, hormis les
classiques élections de délégués, les prochaines échéances seront locales, ou presque au vu des enjeux nationaux.
Ces élections municipales nationales se dérouleront en effet en mars prochain, plus précisément le 15 et 22 mars
2026.
LES MUNICIPALES CLERMONTOISES : CRASH-TEST NATIONAL ?
Justement, Clermont-Ferrand, capitale de l’Auvergne mais surtout d’un point de vue politique bastion
véritable de la gauche socialiste depuis bien des lustres, pourrait-elle voir son paysage politique basculer ?
Cela reste, en première analyse… improbable au vu du fort socle électoral clairement en faveur de la gauche, comme
le prouvent les récentes victoires du NFP aux législatives de 2024 dans le Puy-de-Dôme. Rappelons qu’un certain
Valéry Giscard d’Estaing avait tenté, lors des municipales de 1995, de faire basculer cette mairie à gauche depuis
près de 100 ans mais n’avait échoué que de 800 voix soit un petit pour cent des suffrages exprimés au second tour
face au maire socialiste sortant Roger Quilliot. Bref, un coup raté - comme tant d’autres - par la droite.
Cependant, les divisions politiques et l’influence nationale pourraient cette année bouleverser le train-train
municipal.
Tout d’abord, quels sont les candidats et camps en lice ?
Olivier Bianchi, notre maire depuis 2014, est à la tête d’une large alliance à gauche, où le PS (Parti Socialiste)
tient la figure de proue. Il a confirmé dans La Montagne en mars dernier sa volonté de se représenter pour un
potentiel troisième mandat de 6 ans.
Toutefois, les dissensions entre le Parti Socialiste et La France Insoumise tant au niveau national que local
pourraient fragiliser l’union de la gauche par la présence de la députée Marianne Maximi, actuelle députée de
la 1ère circonscription de Clermont-Ferrand, et candidate malheureuse aux dernières élections municipales de
2020. Elle sera de nouveau la tête de liste La France Insoumise à ces élections municipales. Au vu de la bonne
implantation locale de LFI, il est probable que sa candidature soit à sérieusement prendre compte. Elle répond
souvent présente lors d’événements ou manifestations sur la métropole, soulignant ainsi une volonté d’engagement
pour le mouvement insoumis à faire entendre leur voix.
Julien Bony, membre opposant du conseil municipal, est parvenu à réaliser quelque chose d’inédit depuis 1995 à
Clermont. En effet, il sera le candidat de l’union de la droite et du centre pour ces échéances à venir,
représentant à la fois LR (Les Républicains) et Renaissance (parti d’Emmanuel Macron) ainsi que divers partis
centristes. Soit une candidature pour un centre-droit unifié qui semble apparaître comme la principale candidature
d’opposition face à Olivier Bianchi. Cependant, sa nomination a provoqué quelques soubresauts au sein des LR où
des membres notoires dont le conseiller départemental et Vice-Président du Conseil Départemental, Sébastien
Galpier ont annoncé leur désaccord et retrait de la campagne. Ce manque d’unité de l’opposition et l’alliance de
LR avec Renaissance, lequel perd du terrain au niveau national comme local, peuvent apparaître comme un handicap
non négligeable.
Et cela, d’autant plus que le candidat RN semble assez fort pour être présent au 2e tour des élections. Antoine
Darbois, tête de liste Rassemblement National, est ingénieur retraité de 71 ans de Michelin, et anciennement
élu municipal à Gerzat pour Les Républicains pendant 6 ans de 2014 à 2020. Il devra faire face au mauvais
ancrage local du Rassemblement National dans la métropole clermontoise mais pourrait en cas d’accession au second
tour des élections municipales – il faut pour cela obtenir 10 % des suffrages exprimés au premier tour – gêner la
candidature de Julien Bony en divisant les chances à droite de réaliser la bascule. Il faut, en effet, s’attendre
à une hausse du vote protestataire pour le RN lors du scrutin au vu de la conjoncture nationale actuelle qui lui
est favorable.
Enjeux et débats font d’ailleurs rage pour ces élections municipales à venir : outre l’impact national qu’auront
ces élections par leur forte médiatisation, ce scrutin jouera son rôle de révélateur des dynamiques politiques
actuelles. Paradoxe qui n’est qu’apparent : le RN n’aborde pas ces élections municipales en position de force,
hormis les succès passés dans le sud de la France ou dans le Nord (Hénin-Beaumont). L’ancrage local des militants
et représentants locaux y est en effet essentiel pour acquérir crédibilité et notoriété.
De plus, les grandes métropoles urbaines et les quartiers huppés ne constituent pas pour le parti
national-populiste un terrain conquis d’avance. Loin de là. En effet, les résultats aux dernières élections
européennes ou législatives sont éloquents, de ce point de vue : malgré les discours sécuritaires du parti, ou à
cause d’eux…, le RN a largement été défait dans les métropoles françaises où les écarts avec la périphérie et la
campagne sont parfois vertigineux. Le parti a toujours du mal à être attractif aux yeux des classes supérieures
comme les cadres ou des professions intermédiaires qui votent plutôt à gauche en particulier si elles sont
urbaines.
Enfin, les élections municipales constituent des élections où la plupart des électeurs sont âgés voire retraités.
Les dernières études sociologiques sur les élections locales passées ont démontré l’abstention forte des jeunes et
actifs pour ce type de scrutin, renforçant le poids, lors de ces élections, des partis traditionnels plus ancrés
localement comme le Parti Socialiste ou Les Républicains (anciennement UMP), malgré leur déclin national respectif
depuis près d’une décennie.
Ces élections municipales de 2026 sont donc particulièrement intéressantes à étudier d’un point de vue
sociologique : assisterons-nous au renforcement ou au contraire au déclin de la « gérontocratie électorale »
(démocratie où les personnes âgées constituent le principal poids démographique et donc politique) pour laisser
place à une plus forte participation ou implication des jeunes pour ces élections ?
Cet élargissement vers la population plus jeune (18-34 ans) pourrait s’expliquer par la médiatisation plus large
induite par les réseaux sociaux très populaires chez les adolescents et jeunes adultes mais aussi par la
politisation plus générale des élections locales où les personnalités politiques considérées comme sans étiquette
se font de plus en plus rares, ce qui renforce le militantisme ou l’activisme.
Cet élan a d’ailleurs conduit plusieurs maires de grandes villes, dont Olivier Bianchi, à déposer une déclaration
commune promouvant un abaissement de l’âge pour voter à 16 ans pour ces élections municipales. Cette proposition
cherche sans doute à capter un électorat juvénile censé plus positionné à gauche, ce qui reste à démontrer au
vue de la forte progression de l’extrême droite chez les jeunes dernièrement.
Il est enfin nécessaire de souligner l’importance de plusieurs sujets qui font débat en ces temps
troublés. Différents thèmes apparaissent comme centraux durant cette campagne municipale, en particulier la
sécurité. Le démontre la récente visite de l’ancien ministre de l’intérieur Bruno Retailleau à Clermont, ville
qui, comme nombre de villes grandes et moyennes, est durement frappée par l’expansion du trafic de drogues et ses
problématiques quotidiennes. Ce télescopage entre dynamique nationale et incidence locale est d’autant plus fort
que le maire est l’un des principaux acteurs de la sécurité disposant de plusieurs leviers d’actions comme la
Police Municipale.
Ce thème constitue un puissant angle d’attaque pour l’opposition de droite envers le maire sortant socialiste,
jugé par celle-ci comme responsable de la hausse de la criminalité qui touche la métropole (multiplications de
fusillades en pleine rue, coups de couteau, rackets, viols et agressions…) en particulier dans certains quartiers
comme l’Avenue Charras. Nul doute que le prochain candidat à la mairie devra faire preuve de fermeté dans son programme pour parvenir à
mobiliser et convaincre.
D’autres thèmes comme l’Urbanisme, la Mobilité ou la Transition Écologique seront abordés durant la campagne. Le
projet Inspire porté par le Maire et Président de Métropole Olivier Bianchi a suscité contre lui polémiques,
râlements et critiques de la part des automobilistes clermontois par ses nombreux travaux (routes bloquées,
changement de circulation, déviations…) et constituera donc aussi un angle d’attaque potentiel pour les candidats
d’opposition. A moins que cette grogne soit compensée par le bien-être ou les possibilités de mobilité nouvelles
offerts aux habitants de Clermont-centre qui sont l’une des cibles électorales de l’actuelle Mairie.
Enfin, la situation budgétaire et financière de la Ville sera un fort débat entre les candidats dont les visions
seront particulièrement opposées entre projets politiques à propos de la gestion des finances publiques de notre
ville de 150 000 habitants. Les dépenses et recettes seront sujettes à des discussions houleuses, quand elles ne
le sont pas déjà.
En somme, notre ville (et notre pays ?) connaîtra ces prochains mois une forte actualité politique par la
particularité de ces élections municipales sous influence de moult bouleversements locaux et nationaux. Nul ne
peut prédire de quoi notre avenir sera fait si ce n’est qu’il est fort probable que les électeurs soient
tentés par le dégagisme et la volonté de changement. Ceux-ci emporteront-ils Olivier Bianchi ou au contraire,
démontreront-ils la capacité du Maire actuel à se transformer ?
SOURCE : Fractures françaises - Ipsos